Après Alep, se reconstruire en Arménie

Quatre ans et demi déjà sont passés depuis l’arrivée des premières vagues de « réfugiés » arméniens de Syrie. Début janvier 2017, le flux n’a pas cessé même si quelques-uns ont pris le chemin du retour dès la nouvelle de la libération d’Alep. Considérée à juste titre comme une destination tremplin, Erevan a été pour une petite dizaine de milliers de Syro-Arméniens plus qu’un refuge provisoire. Ceux-là même poursuivent un âpre combat au quotidien pour s’adapter à une nouvelle vie, loin du traumatisme de la guerre. L’Ong Aleppo poursuit son œuvre caritative sur plusieurs fronts.

Par Tigrane Yégavian (Erevan)

Survivre à Erevan revêt plusieurs significations : affronter la rigueur de l’hiver arménien, trouver un logement et un emploi dignes dans un pays meurtri par la crise et l’émigration massive. Se reconstruire signifie également réparer l’irréparable, panser des plaies béantes mais aussi répondre aux besoins socioéconomiques les plus urgents, accorder une aide psychologique, donner un sens à sa vie… Autant d’objectifs auxquels s’attelle l’Ong caritative Aleppo, spécialement créée pour venir en aide aux réfugiés arméniens de Syrie. Dans le sous-sol d’un immeuble flambant neuf situé boulevard du Nord à Erevan, sa présidente, Ani Balkhian, nous reçoit dans un bureau où le moindre détail rappelle la Syrie. Fondée en 2013, l’Aleppo Compatriotic Charitable Organization (ACCO) se veut une Ong humanitaire sans but lucratif qui emploie dix salariés. 150 bénévoles dispensent aide et services à 1 700 familles. Dans un premier temps, l’Ong contribue à subvenir aux besoins alimentaires et de première nécessité des plus vulnérables, et à leur fournir un abri et des moyens de subsistance. Puis vient le volet social et psychologique, une assistance qui s’adresse aux Syro-Arméniens en souffrance physique et mentale. L’équipe de l’ACCO œuvre à leur réinsertion professionnelle et cela par le biais de multiples programmes et d’aides logistiques. Bref, gérer l’urgent et le moins urgent.

Un fourmillement  de projets

S’adapter à une situation en mutation permanente sous-entend être flexible mais aussi créatif. Là où le ministère de la Diaspora entend bâtir dans la ville d’Achtarak, avec des fonds de la Diaspora, des logements spécialement dédiés aux réfugiés arméniens de Syrie, Aleppo préfère procéder à l’achat d’appartement disponibles à prix modérés dans le parc de logements d’Erevan. Le programme « Host a family » a permis, grâce à une levée de fonds spéciale, d’acheter 8 appartements modestes, (entre 15 000 et 25 000 USD) dont trois grâce au don généreux du philanthrope arméno-syrien Gabriel Chemberdjian. Il y a tout un suivi qui se fait une fois les nouveaux occupants installés dans les appartements. Nous faisons le maximum pour qu’ils aient un emploi indique Ani Balkhian.

Parallèlement d’autres programmes annexes, Warm Winter, Adopt a family…, génèrent des levées de fonds pour pallier aux dépenses des familles les plus démunies (chauffage, aide alimentaire, fournitures de vêtements, etc.). En trois ans, près de 5 700 personnes ont bénéficié de ces programmes caritatifs (entre 100 et 200 $ par mois d’allocation familiale). De son côté, le centre arménien Arevik d’Alep pour handicapés mentaux adolescents et adultes qui a déménagé à Erevan, fonctionne grâce au soutien indéfectible de l’ACCO, qui poursuit un programme spécialement dédié.

Sans doute le projet qui a le plus fait entendre parler de lui est « Save a Life » (sauver une vie) lancé en mai 2015. Il s’adresse aux Syro-Arméniens en détresse souhaitant quitter Alep en guerre : l’Ong procure un billet aller simple pour Erevan à tous ceux qui le souhaitent. Entre le 26 juin 2015 et le 30 décembre 2016, 380 billets d’avion ont été achetés. 359 Arméno-Syriens ont pu s’établir en Arménie et envisager un nouvel avenir dans la mère patrie, tandis que 21 autres personnes sont arrivées courant janvier 2017. Au cours du dernier trimestre de l’année 2016, 126 personnes ont été réinstallées en Arménie en vertu de ce programme : 50 sont arrivées dans le pays en octobre, 53 en novembre et 23 pour le seul mois de décembre. Le programme « Save a Life » n’aurait jamais pu se concrétiser sans l’aide de la Diaspora et d’institutions établies en Arménie comme la fondation IDeA (Erevan), le Parish council de l’Eglise arménienne apostolique de Houston (Texas, USA), les communautés arméniennes du Danemark et de Grande-Bretagne ainsi qu’un grand nombre de donateurs. Les réfugiés qui arrivent d’Alep restent dans un premier temps chez leurs proches avant que nous ne les aidions à se reloger. Ceux qui n’ont pas de famille en Arménie sont directement pris en charge grâce à nos divers partenaires comme le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) précise Hayasa Tahmazian, vice-présidente de l’Ong.

Au service des plus démunis

Conformément à la vocation humanitaire d’Aleppo, l’équipe des salariés et bénévoles veille à ce que les nouveaux arrivants ne perdent pas leur dignité ni ne sombrent dans l’assistanat. Aussi, des cellules psychologiques ont été mises en place à l’adresse de celles et ceux qui ont été le plus durement frappés et traumatisés par les horreurs de la guerre. C’est notamment le cas des familles Assadourian et Hatsarkozian dont les fils ont été retenus otages pendant 45 jours par les rebelles de l’armée syrienne libre à l’été 2013, alors qu’ils tentaient de gagner l’Arménie par la voie terrestre. Torturés et soumis aux travaux forcés, leurs familles modestes, incapables de réunir la somme exigée par les ravisseurs ne s’en sont pas remises. Sur le site de l’ACCO, une vidéo témoigne du cauchemar enduré par les otages et leurs proches (1).

Afin de répondre à la demande de réinsertion socioéconomique de ces familles modestes, l’Ong Aleppo a mis en place plusieurs programmes dans lesquels les réfugiés peuvent mettent à profit leurs connaissances et leurs compétences au service de la communauté. C’est le cas notamment de l’atelier de tissage et de broderie pour femmes qui transmettent le savoir-faire ancestral hérité des Arméniens d’Aïntab, Marach, Ourfa… Parallèlement, divers ateliers et cours de langue arabe sont proposés ainsi que des cours de langue arménienne occidentale dispensés par des enseignants réfugiés d’Alep. Autant d’initiatives qui suscitent un climat de confiance et d’espoir envers l’avenir.

De leur côté, les jeunes étudiants et professionnels d’Alep bénéficient d’une attention particulière. Divers partenaires les orientent et les guident dans leurs premiers pas dans le monde professionnel arménien. Il y aussi le mécénat de l’ambassade des Etats-Unis en Arménie qui prodigue des conseils pour bâtir une société arménienne plus démocratique et respectueuse des droits de l’Homme et des loisLes secteurs dans lesquels les Syro-Arméniens excellent sont la restauration, la bijouterie mais aussi les services et les produits manufacturés (chaussures, vêtements de sport…). Il y a même une fabrique de chocolats qui s’est délocalisée (LEE), rappelle Ani Balkhian, dont l’Ong se veut exemplaire en matière de transparence. Installée à Erevan depuis 2012, elle a choisi de ne pas regarder en arrière, alors que le souvenir des cadavres charriés dans la rivière qui longe son immeuble à Alep hante son esprit… Si la force de l’organisation humanitaire réside dans sa capacité à opérer des synergies avec un certain nombre d’acteurs reconnus dans la sphère humanitaire arménienne et internationale, la poursuite de ces programmes dépend uniquement de la générosité de tous, où qu’ils se trouvent.

(1)https://aleppo-ngo.org/cause/kidnapped-tortured-and-family-torn-apart/

Possibilité de faire des dons sur le compte de l’Ong Aleppo via le PayPal : https://aleppo-ngo.org/donate/online-transfer Plus d’informations sur le site https://aleppo-ngo.org/ Contact : info@aleppo-ngo.org

 

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